Le galion qui a refait surface à Ribadeo, au nord-ouest de l'Espagne venait - il en Bretagne ?
Luisa Danigo, HPPR, 07/06/2024Sources
D'une part, les documents d’époque numérisés, accessibles sur Gallica : surtout la transcription de la correspondance entre les ligueurs Bretons et l’Espagne, réalisée par Gaston de Carné (série K, conservée à Simancas, en Espagne), ainsi que de la correspondance entre Madrid et ses agents Espagnols en Bretagne et,
- d'autre part, les publications informant des résultats des recherches menées par une équipe internationale de scientifiques spécialisés dans différents domaines : en particulier, la série Guerre et Marine conservée aussi aux archives de Simancas. Site web du projet : https://usig-proyectos.cchs.csic.es/ribadeo/
Découverte de l’épave, novembre 2011
La Direction Générale du Patrimoine de Galice impose la présence d’un archéologue, pour contrôler les sédiments pompés ;
- le 28, la drague est bouchée par des morceaux de gros bois, avec des fragments de plomb, ainsi que des roches calcaires allochtones ;
- le 29, confirmation de la présence d’une épave, de 32 m de longueur et de 9 de largeur avec une coque d’une épaisseur de 12 cms doublée de plomb qui pourrait avoir un intérêt patrimonial. L’archéologue informe les autorités portuaires (Portos de Galicia) ;
- le 30, arrêt de la drague et protection de la zone.
Première intervention sur l’épave, juin 2012
Equipe: dirigée par Miguel San Claudio, avec trois autres archéologues : Raúl González, José Luis Casabán et María Victoria Folgueira, ainsi que deux marins chargés des équipes techniques, José Fernando Carrillo, patron de la marine marchande et professeur de plongée et Ángel Martínez.
Cette équipe photographie la coque et les œuvres mortes ainsi que les nombreux objets qui suscitent leur intérêt : récipients en céramique, clous en laiton, pièces d’artillerie légère en fer et en bronze, les boulets de différente taille, … - L’attention des spécialistes est attirée par le fait que le pont est parfaitement calfeutré, caractéristique des navires Espagnols du XVIe siècle, surtout des galions.
Les archéologues prélèvent des échantillons de bois des différents éléments structuraux de l’épave, afin de les soumettre à une analyse dendrochronologique et d’ADN.
Identification de l’épave, 2014
Lors d’une recherche menée par J.L. Casabán aux archives de Simancas, il tombe sur le galion « Santiago de Galicia » qui avait échoué à Ribadeo en novembre 1597.
Construit à Naples en 1590 (la ville du Vésuve était espagnole) pourrait bien être l’épave de Ribadeo.
- jaugeant 1,349 tonneaux, a été construit en 1590 aux chantiers navals de Castelammare di Stabia, près de Naples. Appartenant à Pedro de Ivella, armateur de la république de Raguse (actuelle Dubrovnik, Croatie) il faisait partie de l’ « Escadre illirica » de l’Armada de Philippe II de 1597, suite à une tempête il s’est réfugié à Ribadeo en novembre 1597. Etant un des galions les plus forts, il était chargé du transport de la moitié de l’argent.
Un trésor à la portée des scientifiques spécialisés dans le XVIe siècle et qui intéresse beaucoup d’amateurs d’histoire et du patrimoine.
Page FB de l’Association des amis du galion de Ribadeo : .https://www.facebook.com/groups/galeonderibadeo/
Cadre historique Espagne & Bretagne fin XVIe s.
Ce galion rentre dans une étape de l’histoire de l’intervention espagnole en Bretagne, qui a eu lieu dans le cadre de la Guerre de la Ligue, entre catholiques et protestants à la fin du XVIe siècle. L'Espagne représente la puissance hégémonique et un modèle politique et religieux, en conflit avec l’Angleterre protestante et rivale dans la conquête de la mer. C'est dans ce contexte que l'Espagne accepte de soutenir Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne dans sa lutte contre le parti protestant des royalistes. Enclaves espagnoles en Bretagne fin XVIe s.
Le soutien de l’Espagne arrive le 2 octobre 1590, avec le débarquement de 3000 soldats menés par Juan de Aguila à Saint-Nazaire et
- en décembre, démarre la construction du fort de l’Aigle, à Blavet (actuel Port-Louis) ;
- en 1594, les Espagnols construisent Castil-Léon, qui visait à assiéger le port de Brest en bloquant ses communications navales. Le 17 novembre, sa garnison espagnole est décimée par la coalition franco-Anglaise et le bâtiment rasé dans les jours suivants (actuelle Pointe des Espagnols).
- entre 1596 – 1598 les Espagnols occupèrent la roche de Primel, d’importance stratégique et commercialeaux abords de Morlaix.
1597, mutinerie à Blavet
Dès juin 1597, les agents de Philippe II, Juan de l’Águila comme Mendo de Ledesma, avaient averti Philippe II du manque non seulement d'argent mais aussi de vivres. Dans une lettre envoyée à Mendo de Ledesma, les mutins se plaignaient des mauvais traitements infligés par le capitaine et ses officiers et de la misère dont ils souffraient.
Troisième armada anéantie (1588, 1596, 1597)
Quelque 138 navires (avec 12 000 hommes) avaient mis cap au nord, le 09/10/1597 mais une tempête les disperse dans le canal. Le gouverneur royaliste de Brest, aux aguets, assiste le jour de la Toussaint à l’anéantissement de cette armada devant saint-Mathieu (Sourdéac dans ses mémoires). Un de ces navires était le galion « Santiago de Galicia ». Il a dû faire face à trois navires flamands et un navire Anglais avant d’arriver à Ribadeo, en très mauvais état. Son équipage épuisé a réussi à sauver l'artillerie et les 91 000 ducats qu'il portait pour financer l'invasion, mais rien ne put être fait pour sauver le galion, selon la lettre envoyée par son capitaine Jacobe Joan de Polo à Philippe II.
L’armada de 1597, venait donc en Bretagne ?
D’après les chercheurs cette troisième Armada devait intervenir au sud-ouest de l’Angleterre, suite au siège et sac de Cádix par les Anglais et la perte de l’Armada espagnole qui s’y trouvait.
Selon les sources françaises, cette Armada de novembre 1597 venait en Bretagne en soutien des ligueurs et par sa position stratégique, au Blavet, à Brest et/ou à Saint-Malo. Henry IV avait alerté Saint-Malo, il fallait se préparer à se défendre ; d’autre part Sourdéac (gouverneur royaliste de Brest) raconte dans ses mémoires qu’il assigna aux troupes les positions de défense qu'elles devaient occuper, les unes à Brest, les autres dans les environs.
Quant aux ligueurs, ils font un dernier appel à Philippe II :
- « il ne faut pas que la flotte qui est sur le point de quitter le Ferrol, en sorte, sans le secours qui devra être envoyé en Bretagne, ou alors il faudra donner ordre que cette même flotte, en passant, assiste le duc pour quelques jours; car si on sait que l'armée navale a pris une autre route, au moment même, les gouverneurs de placés, qui sont à la dévotion du duc, se décourageront et s'arrangeront avec l'ennemi, qui tombera sur le duc de Mercœur avec plus de rapidité. Sa perte entraînera de grands inconvénients et quant aux dommages qui en résulteront pour l'Espagne, je les laisse à la considération de Votre Altesse, pour la prospérité et la félicité de laquelle, je prie N. S., etc. ».
La « retirada » en 1598 (et une surprise …)
Samuel Champlain pendant la guerre de la Ligue avait servi comme maréchal des logis dans l’armée française qui opérait en Bretagne. Il était intervenu lors du siège du fort de Crozon par les Anglais et les français en 1594. Le traité de Vervins (2 mai 1598) le laissa sans emploi.
- « Je me résolus pour ne demeurer oisif, de trouver moyen de faire ung voiage en Espagne (…) pour parvenir à mon desseing, je m'en allay à Blavet ».
Les signataires du Traité de Vervins avaientt décidé l'évacuation du territoire français. La forteresse de Blavet (Port-Louis) qui avait été quartier général espagnol pendant la guerre, devait être démantelée, sa garnison et son artillerie ramenées en Espagne. Dans ce but on avait envoyé en Bretagne Pedro de Zubiaur avec une petite flotte.
Zubiaur arriva à Blavet le 3 juillet 1598. Très vite il se rendit compte que ses trois hourques étaient insuffisantes pour procéder à l'évacuation et il a signé un accord avec Cossé Brissac, lieutenant français détaché en Bretagne, afin de se procurer d'autres vaisseaux. Deux des navires réquisitionnés appartenaient à de La Hautière : le « Saint Julian », de 500 tonnes, et le « Jacques » (ou « Saint Jacques »), de 100 tonnes.
La Hautière avait pris une part active aux guerres de la Ligue, avec son beau-frère René d'Arradon, gouverneur de Vannes. Ils avaient été les chefs du parti catholique en Bretagne méridionale. L'oncle de Champlain, le Capitaine Provençal, était capitaine sur le « Saint-Julian ».
Le « Saint Julian » appareilla en août, avec les autres 17 vaisseaux, presque tous français. La flotte arriva à Vigo le 28, où Zubiaur reçut quelques jours plus tard l'ordre de continuer jusqu'à Cadix.
Donc, Champlain réussit son projet de partir en Espagne : il arrive à Cadix le 14 Septembre 1598. Son navire est réquisitionné par les Espagnols et ce sera le début d’une autre aventure …
Résumé exposé https://www.hppr29.org/_files/ugd/08f752_4cbd89ee152d4cbca168e8c44b0f4b21.pdf